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Fatigue cognitive et espaces de travail : ce que l'open space ne montre pas

Avril 2026

Les experts

Edith Galy

Edith Galy

Professeure de psychologie, LAPCOS, Université Côte d’Azur

Dr Vassia Sigaut

Vassia Sigaut

Docteure en psychologie spécialisée en ergonomie cognitive, ATER, IFMK, Université Côte d'Azur

L’open space s’est installé, presque sans débat, comme une évidence organisationnelle. On l’associe volontiers à la circulation de l’information, à la disponibilité des équipes, à une forme de modernité dans le travail — l’image est séduisante (ArchDaily, 2017). Et pourtant, quand on regarde ce qui se joue au quotidien, une autre réalité apparaît. Plus discrète, moins « spectaculaire », mais très concrète : la fatigue cognitive. Elle ne fait pas irruption sous forme d’incident. Elle s’infiltre et s’installe dans la répétition de petits efforts : rester concentré, gérer les sollicitations, absorber l’imprévu, tout en continuant à produire un travail de qualité.

Dans une perspective ergonomique, on ne peut pas réduire la fatigue à une simple lassitude ou à un manque de motivation. C’est plutôt un état fonctionnel qui se dégrade lorsque les ressources mobilisées pour répondre aux exigences du travail deviennent insuffisantes — ou simplement trop coûteuses à maintenir dans le temps. Dit autrement, la fatigue n’est pas seulement une question de « quantité » de travail : elle dépend aussi de la manière dont l’environnement, l’organisation et l’activité réelle se combinent pour solliciter l’individu (Hockey, 2013 ; Peytcheva, 2025).

C’est là que le modèle ICA proposé par Édith Galy est particulièrement éclairant. En articulant l’Individu, la Charge mentale et l’Activité, il invite à lire la fatigue non pas comme l’effet d’une cause unique, mais comme le résultat d’un équilibre — parfois fragile — entre plusieurs dimensions. Dans la composante Individu, on retrouve les ressources disponibles à un moment donné déterminées par des facteurs individuels cognitifs, affectifs, physiologiques et sociaux. La composante Charge mentale comprend quatre catégories de charge mentale. La charge intrinsèque correspond aux exigences propres à la tâche, la charge temporelle aux contraintes de temps imposées à l’individu et la charge organisationnelle aux injonctions organisationnelles et à l’ambiance sociale. Une quatrième catégorie, la charge mentale pertinente, correspond au coût que représente la mise en œuvre de stratégies de régulation pour faire face aux contraintes organisationnelles et temporelles. Enfin, la composante Activité renvoie aux caractéristiques des tâches à effectuer qui vont déterminer la charge intrinsèque à la tâche et du contexte d’exécution dont les éléments déterminent les charges temporelle et organisationnelle (Galy, 2016 ; Galy, 2020 ; Galy, Cariou, & Mélan, 2012).

En open space, la charge mentale due à la régulation de l’activité devient centrale. Le travail ne consiste pas uniquement à exécuter une tâche. Il faut aussi, en permanence, protéger son attention, reprendre un raisonnement interrompu ; filtrer des échanges proches ; répondre à une demande imprévue ; reprioriser, puis revenir au dossier initial, comme si de rien n’était. Ce surcroît d’effort laisse peu de traces dans les plans d’aménagement et il échappe largement aux indicateurs classiques de performance. Pourtant, il pèse directement sur le vécu des salariés et sur leur capacité à maintenir une activité soutenue sans s’épuiser.

C’est ici que les notions de vigilance et de tension nerveuse deviennent particulièrement utiles. La vigilance renvoie à un état d’activation favorable au maintien de l’attention. Quand elle est suffisamment élevée, elle aide le sujet à résister aux perturbations, à rester mobilisé, à préserver — au moins temporairement — un niveau de performance acceptable (Mackworth, 1948 ; Thayer, 1986). On pourrait dire qu’elle constitue une ressource de “tenue” : elle soutient la régulation de la fatigue. Mais cette ressource n’est ni stable, ni infinie. Elle fluctue selon les moments de la journée, la charge de travail, la qualité de récupération, et les conditions concrètes d’exercice de l’activité (Åkerstedt & Folkard, 1995).

La tension nerveuse, elle, appartient à un autre registre. Elle correspond à une mobilisation plus contrainte, plus tendue, souvent liée à l’effort de tenir malgré l’accumulation des demandes et les perturbations répétées. À court terme, elle peut compenser une baisse de vigilance : on “se serre”, on se force, on tient. Mais lorsque cette tension se prolonge, elle devient elle-même un facteur d’usure. L’énergie n’est plus investie dans le cœur du travail ; elle est consommée dans le maintien d’un contrôle devenu coûteux. Et c’est souvent à ce moment-là que la fatigue devient plus nette : baisse de disponibilité mentale, irritabilité, difficulté à se reconcentrer, impression de saturation, réduction progressive de la marge de manœuvre (Van der Linden, Frese, & Meijman, 2003 ; Peytcheva, 2025).

Dans ce processus, l’environnement sonore joue un rôle majeur — mais pas uniquement via un niveau sonore moyen. Ce qui fatigue, c’est aussi la variabilité des sons, leur imprévisibilité, et surtout leur contenu informationnel. Une parole intelligible attire l’attention, même lorsque l’on cherche à l’ignorer. Une conversation proche, un appel téléphonique, des échanges répétés mobilisent involontairement des ressources cognitives et augmentent l’effort nécessaire pour rester concentré. La littérature est claire sur ce point : en bureau ouvert, et en particulier lorsque la parole est intelligible, la concentration se dégrade et les performances diminuent sur les tâches qui requièrent un contrôle attentionnel soutenu (Banbury & Berry, 2005 ; Hongisto, 2005 ; Jahncke, Hygge, Halin, Green, & Dimberg, 2011).

Au fond, ce que l’open space ne montre pas toujours, ce n’est pas seulement le bruit. C’est le travail invisible d’adaptation qu’il exige. En apparence, l’activité continue : les salariés répondent, coopèrent, arbitrent, produisent. Mais cette continuité repose souvent sur une succession de compensations silencieuses. Or, lorsqu’un environnement oblige durablement les individus à mobiliser davantage de ressources, puis à s’appuyer sur une tension nerveuse de plus en plus coûteuse, la fatigue ne relève plus d’une fragilité individuelle. Elle devient le signe d’un ajustement trop exigeant entre l’état fonctionnel de la personne et les contraintes de la situation.

Pour les acteurs de l’immobilier tertiaire et de la conception des espaces, l’enjeu est donc très concret. Concevoir un espace de travail performant ne revient pas seulement à optimiser des mètres carrés ou à favoriser les interactions. Il s’agit aussi de créer des conditions de soutenabilité cognitive : permettre la concentration, limiter les interruptions inutiles, offrir des possibilités de retrait, différencier les ambiances selon les tâches, et reconnaître que l’activité réelle ne se résume jamais à ce que l’espace prescrit. Penser l’environnement à partir du triptyque Individu–Charge mentale–Activité, c’est replacer le travail réel au centre. Et c’est probablement une condition essentielle pour prévenir durablement la fatigue.

 

Bibliographie indicative

Banbury, S., & Berry, D. C. (2005). Office noise and employee concentration: Identifying causes of disruption and potential improvements. Ergonomics, 48(1), 25-37.

Galy, E. (2016). Approche integrative de la charge mentale de travail : une echelle d'evaluation basee sur le modele ICA (Individu-Charge-Activite).

Galy, E. (2020). A multidimensional scale of mental workload evaluation based on Individual-Workload-Activity model: Validation and relationships with job satisfaction. The Quantitative Methods for Psychology, 16(3), 240-252.

Galy, E., Cariou, M., & Melan, C. (2012). What is the relationship between mental workload factors and cognitive load types? International Journal of Psychophysiology, 83(3), 269-275.

Hockey, G. R. J. (2013). The Psychology of Fatigue: Work, Effort and Control. Cambridge University Press.

Hongisto, V. (2005). A model predicting the effect of speech of varying intelligibility on work performance. Indoor Air, 15(6), 458-468.

Jahncke, H., Hygge, S., Halin, N., Green, A. M., & Dimberg, K. (2011). Open-plan office noise: Cognitive performance and restoration. Journal of Environmental Psychology, 31(4), 373-382.

Mackworth, N. H. (1948). The breakdown of vigilance during prolonged visual search. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 1(1), 6-21.

Peytcheva, V. (2025). Approche transactionnelle de la fatigue en bureau et espace ouverts de travail. These de doctorat, Universite Cote d'Azur.

Thayer, R. E. (1986). Activation-Deactivation Adjective Check List: Current overview and structural analysis. Psychological Reports, 58(2), 607-614.

Van der Linden, D., Frese, M., & Meijman, T. F. (2003). Mental fatigue and the control of cognitive processes: Effects on perseveration and planning. Acta Psychologica, 113(1), 45-65.

Akerstedt, T., & Folkard, S. (1995). Validation of the S and C components of the three-process model of alertness regulation. Sleep, 18(1), 1-6.

Date de parution : Avril 2026

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Chercheuse en doctorat à l'université libre d'Amsterdam, Vrije Universiteit Amsterdam